Interview de Samuel Bollendorff, photojournaliste et co-auteur de “A l’abri de rien”
Alors qu’”A l’abri de rien”, le webdoc produit par Textuel – La Mine pour la Fondation Abbé Pierre vient d’être récompensé par le Prix Europa 2011 et le Grand Prix Communication & Entreprise 2011, nous avons rencontré Samuel Bollendorff, son co-auteur, pour mieux comprendre la genèse du projet et les liens intimes qui se nouent entre le webdocumentaire et la communication des ONG.
Vous comptez parmi les précurseurs du webdoc en France. Comment y êtes-vous venu ?
Je n’ai pas cherché à y arriver, mais la crise de la presse a contraint les photojournalistes à trouver de nouvelles façons de produire. Cela faisait un moment que nous travaillions sur le web avec l’Oeil Public, une agence de photographes documentaires dont je faisais partie. En 2008, je travaillais sur la Chine depuis trois ans sans aucune aide de la presse, alors qu’en temps normal, c’est elle qui finançait mes histoires. Elle a consommé, acheté les histoires que j’ai produites en Chine mais ne mettait jamais d’argent dans la production. C’est le Ministère de la Culture qui m’a aidé; j’ai monté une exposition et je me suis dit : “je n’aurai pas le Ministère sur tous mes projets, comment vais-je faire ?”.
J’ai rencontré Arnaud Dressen de la société Honkytonk Films qui m’a proposé de réfléchir aux manières de déployer des histoires photographiques documentaires sur le web. Nous avons travaillé pendant un an à imaginer un scénario avec des personnes qui avaient du temps en dehors de leurs projets lucratifs, et avons fait Voyage au bout du charbon.
C’est le résultat d’une alchimie entre la photographie et la volonté d’innover, même si nous n’avons rien inventé (il y avait déjà eu Thanatorama, par exemple). Je ne revendique aucune paternité. Pour toute une partie du photojournalisme, le webdocumentaire répondait à une inquiétude et une interrogation sur les nouveaux moyens de production. Les nouvelles technologies permettaient de faire du plein écran, et la généralisation du haut débit rendait enfin possible l’accès à ce type de projets.

Vous êtes co-auteur de “A l’abri de rien” pour la Fondation Abbé Pierre. Quelle est la genèse de ce projet ?
C’est nous qui avons sollicité la Fondation Abbé Pierre. J’avais rencontré l’agence Textuel-La Mine sur un autre projet purement corporate (Homo Numericus pour SFR). Marion Combaluzier et François Vogel m’ont demandé ce sur quoi je voulais travailler. Pour moi, c’était la crise sociale en France. Nous avons organisé un rendez-vous avec le conseil d’administration de la Fondation afin de leur présenter ce qu’est le webdocumentaire. Ils nous ont donné carte blanche et ont financé le projet. Ils ont tout de suite compris l’enjeu du webdoc, et ont été séduits par la forme, par l’objet.
Il y a dans “A l’abri de rien” un parti pris d’utiliser des images fixes et non de la vidéo. Pourquoi ?
D’abord parce que je viens du photojournalisme, même si j’ai déjà réalisé des documentaires vidéo. Sur le web, on doit capter l’attention de l’internaute avec le plus d’instantanéité possible : la photographie permet tout de suite d’accrocher le regard et le son permet de prolonger cette instantanéité, alors que la vidéo a tout de même besoin de quelques secondes pour s’installer. La photographie permet de développer plus facilement l’interactivité, y compris sur les mobiles et les tablettes.
La photographie permet de montrer les choses sans forcément être cru. On peut enrober la difficulté et la fragilité des gens même quand on photographie cette précarité. Dans mon duo avec Mehdi Ahoudig, ce dialogue permanent entre le son et l’image était très important. Nous avons fait toutes les interviews ensemble. Ça nous a permis d’avoir des interviews où les gens se livraient, craquaient, pleuraient, car nous n’étions pas en train de les observer. Une fois qu’ils avaient recouvré leurs esprits, nous faisions les photos. Ils pouvaient alors être maîtres de leur image.
Le dialogue photo/son permet vraiment de travailler sur le hors champ, sur tout ce qu’on ne montre pas. C’est un moyen de préserver la pudeur, mais aussi une économie de narration ! Lorsqu’on entend le bruit de pas sur des graviers, inutile de préciser que l’on est dehors ! Ce dialogue est passionnant tant qu’on n’essaie pas d’illustrer l’un avec l’autre. C’est l’imaginaire du spectateur qui fabrique le lien.
Quels ont été les retours sur “A l’abri de rien” ?
Les personnes qui ont participé au webdoc étaient présentes à sa projection au Cinéma des Cinéastes. Ça a été un moment très fort, car ils ont validé notre travail. Mais le plus surprenant, c’est qu’ils nous disaient “Quand je vois la situation des autres, je me dis que la mienne n’est pas si difficile que ça et ça me donne du courage” ! Nous nous sommes dit que nous avions travaillé correctement.
Je n’ai pas de visibilité sur l’audience. Nous travaillons toujours sur ce webdoc – c’est tout l’intérêt du web. Aujourd’hui, l’enjeu est d’essayer qu’il soit vu au maximum. Nous oeuvrons en ce moment à sa remise en ligne média, en l’accompagnant d’une nouvelle chronique. Nous allons sortir un livre en mars 2012, à la fin de la trêve des expulsions hivernales. Le but est de multiplier les événements jusqu’aux élections présidentielles, car l’enjeu est évidemment politique.
Avec “A l’abri de rien”, mais aussi “La Vie à sac” (Médecins du Monde), “Séïsme en Haiti” (la Croix Rouge française), “Les Enfants de Mahaba” (ASMAE) ou “Gabura” (Oxfam), le webdoc semble être devenu un mode de communication privilégié pour les ONG. Comment expliquez-vous cette tendance ?
Pour les ONG, la notion de ROI est moindre que pour les entreprises. Or un webdocumentaire, c’est cher et ça ne rapporte rien. C’est vraiment de la pure sensibilisation. Le webdoc est un outil formidable pour sensibiliser à une cause, car il est immersif, engageant pour l’internaute. Celui-ci va expérimenter non pas la réalité brute, mais quelque chose de plus vivant, issu de cette information.




